Il y a quelque chose de singulier dans la démarche d’Anthropic.
Quelques jours seulement après avoir déposé son dossier d’introduction en Bourse auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) pour une opération à plus de 1000 milliards $,l’inventeur de Claude veut lever le pied.
L’Anthropic Institute, son centre de réflexion interne, publie un texte « When AI builds itself »
signé par Marina Favaro et Jack Clark, cofondateur de la firme, appelant à la création d’un dispositif mondial permettant de ralentir ou de suspendre le développement des IA les plus avancées.
La thèse centrale est simple à énoncer mais troublante dans ses implications. Les modèles d’IA avancent si vite qu’ils pourraient bientôt être capables de s’améliorer eux-mêmes sans intervention humaine. Ce seuil, désigné par le terme d’« auto-amélioration récursive », est au cœur de l’argumentaire d’Anthropic.
L’IA qui se construit elle-même : une réalité en marche
Pour étayer sa demande, Anthropic fait quelque chose d’inhabituel dans un secteur peu enclin à la transparence : publier ses propres données internes. Et les chiffres sont impressionnants.
En mai 2026, plus de 80 % du code intégré dans la base de code d’Anthropic est rédigé par Claude. Avant le lancement de Claude Code en février 2025, cette proportion était quasi nulle.
La durée des tâches que les modèles peuvent accomplir de manière autonome a doublé environ tous les quatre mois.
En mars 2024, Claude Opus 3 pouvait mener à bien des tâches prenant environ quatre minutes à un humain. Un an plus tard, Claude Sonnet 3.7 gérait des tâches d’une heure et demie. En 2026, Claude Opus 4.6 traite des tâches de douze heures.
Si la tendance se maintient, les systèmes d’IA pourraient d’ici 2027 accomplir en autonomie ce qui prend des semaines à un être humain.
Aujourd’hui, les ingénieurs d’Anthropic intègrent en moyenne huit fois plus de code par trimestre qu’ils ne le faisaient entre 2021 et 2025. La scale-up souligne qu’un ingénieur supervise désormais une quantité de travail sans commune mesure avec ce qu’un humain seul pourrait produire.
Ce n’est pas pour autant le scénario catastrophe.
Anthropic envisage trois futurs possibles.
Un premier où les progrès ralentissent naturellement et un deuxième où les gains de productivité s’accumulent mais les humains conservent la direction de la recherche. Dans le troisième scénario, les systèmes d’IA deviendraient pleinement capables de concevoir leurs propres successeurs, avec un rôle humain réduit à la supervision et à la vérification.
C’est ce dernier scénario qui motive l’appel au moratoire.
Une pétition de 2023 comme précédent
La demande d’Anthropic n’est pas sans précédent.
En mars 2023, plus d’un millier de signataires, dont Steve Wozniak, Elon Musk et Noam Shazeer (contributeur de LaMDA chez Google et cofondateur de Character.AI) avaient lancé un appel via le Future of Life Institute pour suspendre pendant au moins six mois la formation de systèmes d’IA plus puissants que GPT-4, invoquant des « risques pour l’humanité ».
Elon Musk a signé cette pétition malgré son propre passé d’investisseur dans OpenAI.
La lettre réclamait que cette pause soit « publique et vérifiable » et que, si l’industrie ne pouvait s’y conformer spontanément, les gouvernements instituent un moratoire. La pétition n’avait pas eu de suite concrète. Depuis, la situation s’est profondément modifiée : les modèles sont bien plus puissants, et les acteurs bien plus nombreux.
Ni Sam Altman chez OpenAI, ni les dirigeants de Google ou de Meta ne se sont jamais associés à de telles démarches. Leur culture dominante reste celle de l’accélération compétitive, pas du freinage concerté.
Sans son appel, Anthropic cite le précédent du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), tout en reconnaissant que ce cadre a pris des décennies à s’établir, et que le temps est plus pressant pour l’IA.
La difficulté principale tient à la vérification. Les entraînements de modèles sont bien plus faciles à dissimuler que des silos de missiles. Leurs ressources sont polyvalentes et l’incitation à tricher discrètement est colossale puisque celui qui continue pendant que les autres s’arrêtent hériterait du leadership.
Un moratoire crédible devrait également préciser ce qui le déclencherait, ce qui l’annulerait, et qui arbitrerait les litiges.
Anthropic prévoit d’organiser dans les prochains mois des discussions avec décideurs politiques, chercheurs et autres acteurs de l’IA pour réfléchir à ces mécanismes de vérification.
« La fenêtre pour examiner ces questions ensemble est ouverte, et les personnes extérieures aux entreprises d’IA doivent être impliquées dans cette délibération », écrit-elle.
Des accusations de « marketing de la peur »… et une hypothèse business
La proposition ne manquera pas de susciter du scepticisme.
Anthropic fait l’objet de critiques de l’industrie et de responsables de la Maison Blanche, qui l’accusent d’exagérer les risques, voire de mener une stratégie de « marketing de la peur », en pleine course avec OpenAI vers une entrée en Bourse.
Une lecture plus cynique de la démarche mérite d’être formulée.
Anthropic se trouve dans une position préboursière favorable. Ses revenus annualisés sont en passe d’atteindre 50 milliards $ d’ici fin juin 2026, contre 9 milliards seulement fin 2025.
Sur le marché des entreprises et les développeurs, elle semble avoir pris une avance significative sur ses concurrents directs.
Dans ce contexte, un moratoire mondial sur le développement des IA de pointe reviendrait, en pratique, à cristalliser les positions acquises et donc à figer un classement dont Anthropic sortirait en bonne place.
L’argument n’est pas sans précédent dans l’histoire des grandes industries technologiques. Les leaders établis ont souvent été les premiers à appeler à la régulation, non par désintérêt commercial, mais précisément parce qu’elle consolide leur avance. Geler la course à l’armement de l’IA au moment où l’on est en tête, c’est transformer une avance technologique conjoncturelle en rente durable pour les futurs actionnaires.
Cette hypothèse ne disqualifie pas nécessairement la sincérité des préoccupations sécuritaires exprimées par Anthropic. Les deux motivations peuvent coexister.
La démarche s’inscrit dans un moment particulier pour Anthropic. Depuis le lancement de Claude Mythos, son modèle le plus avancé, elle contrôle sa diffusion afin d’établir des correctifs de cybersécurité avant de le rendre public.
Elle qui demande à ralentir n’a donc jamais autant accéléré. C’est toute l’ambiguïté de la situation. Comme Anthropic le reconnaît elle-même, un ralentissement unilatéral d’un seul laboratoire changerait simplement l’identité du leader, sans créer le processus délibératif collectif qui fait actuellement défaut.
L’appel au moratoire n’a de sens que s’il est universel ; ce qui, dans l’état actuel des rivalités commerciales et géopolitiques, reste un horizon incertain.
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